Raphaël, quels souvenirs gardez-vous de votre accident ?
“Je me souviens de tout. C’était le 28 décembre. Mes filles étaient en ski sur une petite piste plate et moi en quad. Je suis arrivé en haut d’une descente pas damée et je me suis retourné pour demander à mes filles d’attendre. Je roulais doucement mais il y avait tellement de neige que les roues se sont coincées et le quad s’est retourné et m’est retombé dessus. Des barres de fer qui l’équipent ont heurté ma nuque violemment. J’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas bien. Je ressentais comme des décharges électriques mais j’arrivais à bouger les bras et les jambes. Emma (sa fille aînée, 7 ans) est allée chercher Liv (son épouse) qui a prévenu les secours. Heureusement, ils ont été très pros car la moindre erreur aurait pu être fatale. J’ai été transféré en hélico à l’hôpital de Bergen.”
Comment avez-vous vécu les cinq jours qui ont précédé votre opération ?
“Le diagnostic était lourd. Fracture des cervicales L6 et L7. L’os s’est arrêté à un millimètre de la moëlle épinière, ce qui aurait pu être dramatique. Je ne me rendais pas trop compte de ce qui se passait car les médicaments m’assomaient. On m’a placé un espèce de casque sur la tête pour redresser ma colonne vertèbrale avant de pouvoir m’opérer. Au début, huit kilos et c’est monté jusqu’à 24 car mes muscles, du fait de la pratique intensive du sport, étaient trop tendus. Les médecins ne faisaient pas de pronostics. Je ne me rendais compte de rien mais Liv, elle, voyait tout et c’était très dur pour elle. Je ne dormais pas, j’ai énormément maigri.”
Finalement, le 3 janvier, vous avez enfin été opéré. Comment cela s’est il passé ?
“Ce fut très délicat car la moindre pression de l’os sur la moëlle épinière pouvait avoir des conséquences irrémédiables. Et comme il a fallu me tourner quatre fois, c’était très compliqué. L’opération a duré douze heures et les pronostics étaient plutôt pessimistes. Pendant l’opération, j’ai bougé les jambes mais il a fallu attendre deux jours et que je bouge à nouveau pour qu’on commence à y croire. Liv a vécu un cauchemar. Elle ne dormait plus. Elle en a vraiment bavé. Les diagnostics n’étaient pas encourageants, il y avait de gros risques de paralysie.”
Dans quel état étiez-vous après l’opération ?
“J’ai passé quatre jours terribles. J’étais malade, une infection pulmonaire. Je crachais, j’avais l’impression que mon coeur fatiguait, que je ne respirais plus. Je croyais que j’allais mourir. Et puis, d’un coup, j’ai réussi à passer une bonne nuit. Mentalement, j’en ai bavé. Je disais à Liv que je n’en pouvais plus et Liv me disait que les enfants m’attendaient à la maison, qu’ils avaient besoin de moi.”
Quels ont été les moments importants ?
“Un kiné m’a mis debout, puis dans une chaise roulante. Je me suis remis à manger, à regarder la télé. Au bout de dix jours, j’ai pu poser les pieds par terre.”
Pour vous, habitué à avoir un corps qui fonctionne comme une machine, comment s’est déroulé cet apprentissage ?
“Je repars de zéro. J’ai compris que je suis passé tout près de la paralysie. Le professeur de médecine qui s’est occupé de moi a demandé à ses étudiants un diagnostic en regardant mes radios. Tous ont dit : tétraplegie. J’ai douté sur la faculté de retrouver mes moyens. Quand j’y pensais, je chialais car la seule pensée d’être paralysé m’était insupportable.”
Quelles ont été les réactions au moment de votre accident ?
“J’ai reçu des centaines de témoignages, des lettres d’anonymes, de gens qui ont eu le même genre de problème. Des gens du monde du sport, Ole Einar Björndalen, l’équipe de Norvège, Simon Fourcade, Luc Alphand et bien d’autres. En Norvège, il y a eu une sorte de ferveur nationale. On a été à la une des journaux pendant un mois, Liv ne pouvait pas faire un pas sans qu’on vienne lui en parler. Pour elle, c’était à la fois réconfortant et dur à vivre.”
Actuellement ,que faîtes-vous ?
“Je me repose, je m’entraîne, je fais la cuisine, je réapprends à mes mains à travailler. Pour un certain nombre de mouvements de base, je repars de zéro. Actuellement, en muscu, j’en suis à deux kilos... Ce qui m’encourage c’est que, normalement, avec ce que j’ai subi, c’est trois mois d’hôpital avant d’en être là. J’ai deux mois d’avance sur les gens “normaux”. On me dit que c’est exceptionnel.”
Et maintenant, quels sont vos objectifs ?
“J’ai laissé tomber mon équipe (ndlr: il est entraîneur de l’équipe de Norvège féminine juniors). Je n’ai pas la tête à ça. Ce n’est pas simple mais je ne peux pas faire autrement. J’ai encore un an de contrat avec la fédé norvégienne et ils m’ont dit qu’ils me laissaient le temps. Il faut que je redevienne costaud, que je sois capable de porter un sac, de conduire, que je retrouve ma voix normale. J’ai juste conseillé un peu Simon (Fourcade, le leader de la Coupe du monde). Actuellement, je dois profiter à fond, penser à moi.”
Allez-vous suivre les Jeux à la télé ?
“Je vais les regarder mais je sais que je ne vais pas trépigner devant. L’accident m’a fait relativiser beaucoup de choses. Le plus important, c’est ma femme et mes enfants.”
Quelle leçon tirez-vous de cette épreuve ?
“Depuis un moment, j’avais l’impression de ne pas avoir de limite car je connaissais mon corps par coeur, que j’étais capable de contrôler ses réactions. Cet accident m’a remis d’aplomb et m’a convaincu qu’il ne faut pas penser qu’à soi. Je n’aurais jamais dû aller dans cet endroit en quad, encore moins avec mes enfants. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir gagné au loto ou remporté six médailles aux Jeux. J’ai eu de la chance, je n’en aurai autant pas une seconde fois. J’ai failli tout perdre : je dois penser aux autres.”
Entretien réalisé par Yves PERRET
>POIRÉE EN BREF
Né le 9 août 1974 à Rives (Isère).
Marié, trois filles (Emma, 7 ans, Anna, 3 ans, Lena, 2 ans).
Biathlète jusqu’en 2007.
Huit fois champion du monde.
4 fois vainqueur du classement général de la Coupe du monde.
44 victoires. 103 Podiums.





